Boro : le charme japonais du patchwork

L’un des arts textiles populaires japonais tire son nom des termes « lambeaux » ou « haillons » : le boro se réfère aux textiles composés de restes de vêtements, rideaux et autres articles textiles de décoration. Datant du 17ème siècle, cette mosaïque de tissus raccommodés, d’après des pièces de coton pour la plupart — avec une prépondérance de toiles de jean teintes à l’indigo — puise ses racines dans la sensibilité utilitaire des paysans japonais. Ces derniers confectionnent ces patchworks pour qu’ils soient portés et utilisés de génération en génération, pour préserver et prolonger ainsi la vie de tissus qui, sinon, pourraient de prime abord être considérés comme « jetables ».

Contrairement à la courtepointe, dont l’utilisation de différents matériaux dans un textile à l’origine a servi à démontrer la richesse et l’abondance, les différents tissus incorporés par le boro sont issus du sens de l’économie et de l’éthique mottainai, typiquement japonaise, qui peut se traduire par « le rejet du gaspillage ». Cela est particulièrement vrai dans la vie des familles paysannes qui font face à l’incertitude politique et économique, et transforment donc par nécessité, leurs futons vieux de dix ans en robes de chambre patchwork.

boroDetail-©imogeneandwillie.com

En leur temps, les textiles boro s’utilisaient quotidiennement et faisaient partie de la vie de tous les jours de la famille paysanne – banal ou parfois marqueurs honteux de la pauvreté et des difficultés économiques par opposition avec les textiles neufs et nets des classes supérieures. Aujourd’hui, cependant, le boro a pris une nouvelle signification. Allant à l’encontre du modèle de consommation où le cycle de vie d’un produit est unique, le boro offre aux objets dits de consommation la possibilité de vivre plusieurs vies. Alors que préalablement la valeur était liée à la nouveauté et à la fraîcheur, les textiles boro sont devenus plus personnels, chargés d’histoires et plus précieux grâce à leur vécu ; la qualité de cet héritage précieux a été non seulement préservée entre les générations, mais s’est aussi accrue au fil du temps.

Peut-être est-ce pourquoi au milieu de notre malaise contemporain, dans une culture de consommation mondialisée, expansive et dépensière, le boro est aujourd’hui considéré avec intérêt et respect. Les boutiques vintage à Tokyo et dans le monde entier présentent ces tapisseries couleur océan, cousues à la main, dont retouches et irrégularités apparaissent comme « authentiques » aux yeux du public contemporain, désenchanté par l’uniformité que génère la production de masse d’autres textiles.

La mode fantasme beaucoup autour de l’esthétique de la nostalgie – qui met en avant le travail de la main, interroge les questions de durabilité, et fétichise la production à petite échelle et la narration comme sources principales de valeur. A partir de là, tout concourt à une meilleure appréciation de ce tissu folklorique japonais. En matière de boro, la richesse du matériau est conférée par un double sentiment de longévité et de respect et ainsi, l’illusion de l’obsolescence et de la «marchandise à cycle de vie unique» est rompue. Ce qui pourrait être un déchet dans le contexte contemporain, grâce au boro devient un trésor, et de cette façon, le boro offre non seulement un produit esthétique, mais aussi un modèle éthique attrayant dont les points de suture et les diverses strates soulignent l’esprit de transmission et de transformation.

illust. : www.imogeneandwillie.com


Author: Geoff Mino


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